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Les truites de Kerguelen (suite)

Pêche à la Truite © Clément Rio

Nous avions déjà eu le plaisir de partir à l’aventure avec les équipes de l’INRA, lors d’un précédent article de Travelers & fish : Kerguelen – saison 1.

Mais les expéditions menées par ces scientifiques se poursuivent !! Des chercheurs sont repartis sur ces îles du bout du monde entre décembre 2017 et février 2018, avec un objectif principal : mettre en place un réseau de capteurs acoustiques pour suivre et comprendre le comportement colonisateur des truites sur les îles Kerguelen.

Philippe Gaudin, Directeur de recherche à l’INRA – au sein de l’UMR ECOBIOP, faisait partie de ce voyage. Il a pris le temps de nous expliquer pourquoi ces missions sont passionnantes à vivre… mais pas si facile à mettre en œuvre.

bateau navigant au large des îles Kerguelen

Quels étaient les principaux objectifs de l’expédition 2018 ?

L’objectif majeur de cette campagne 2018 était de déployer 53 récepteurs hydrophones (récepteurs de signaux acoustiques), sur près 40 km de côte le long du « front de la colonisation des rivières par la truite», pour étudier les déplacements de cinquante truites porteuses d’un émetteur acoustique. Il s’agit de comprendre les mécanismes qui permettent à cette espèce de coloniser des rivières vierges de tout peuplement de poissons.

Récepteurs hydrophones installés sur les îles Kerguelen

Pose des récepteurs sur les îles Kerguelen

Nous plaçons les hydrophones (de la taille d’une bouteille) dans des endroits stratégiques, dans des estuaires ou à proximité immédiate, car pour coloniser une nouvelle rivière, les salmonidés doivent passer par la mer. L’émetteur porté par chacune de ces truites émet toutes les 60 à 90 secondes un message indiquant son identité, ainsi que la salinité et la température de l’eau où elle se trouve. Les hydrophones peuvent recevoir le message des truites passant dans un rayon de 300 à 1 000 m selon les conditions climatiques (agitation et turbidité de l’eau). Chaque truite envoie donc plusieurs messages successifs lors de son passage dans le rayon de réception d’un hydrophone. Il est ainsi possible de savoir si elle se déplace vers l’eau douce ou vers la mer grâce à mesure de la variation de la salinité (0% en eau douce et environ 3,5% en mer) et de la température (les températures sont enregistrées en continu en mer et dans chaque rivière contrôlée). Le déplacement exact des poissons ne sera pas connu, mais leur comportement lors de visite des estuaires pourra être précisément décrit.

Cette étude nous permettra de mieux comprendre le comportement des truites lors d’une invasion biologique : y-a-t-il des spécialistes de l’exploration ? Certains sont-ils spécialisés dans les rivières vierges a priori  moins attractives que les autres ? Visitent-ils plusieurs rivières ? Combien de temps y restent-ils ? Sont-ils seuls ou en groupes (plus pratique pour trouver un partenaire sexuel !) ?

L’histoire que les salmonidés nous racontent à Kerguelen est passionnante… mais beaucoup de mystères restent encore entiers et l’ensemble des travaux que nous réalisons là-bas pourront apporter des connaissances plus générales sur l’ensemble des invasions biologiques.

Des pinguouins dans ces paysages sublimes des Kerguelen

Comment avez-vous réalisé le marquage de ces 50 truites ?

Il fallait vraiment avoir des poissons en meilleure santé possible après les manipulations. L’idée étant bien sûr d’optimiser les chances de survie, pour que les truites suivies nous donnent un maximum d’informations : chaque truite capturée était un petit trésor. Plutôt que la pêche électrique, nous les avons pêchées à la ligne en estuaire, avec de grosses cuillères ondulantes, armées d’un hameçon simple (avec ardillon), sur un bas de ligne en 35/100. Souvent, lorsque nous voyions les truites suivre le leurre, elles le prenaient très près du bord. Les poissons mesuraient entre 45 et 65 cm : donc des prises pas énormes, puisque nous avons déjà croisé aux Kerguelen des truites de plus de 80 cm pour environ 8 kg !

Truite pêchée sur les îles Kerguelen

Un marqueur installé sur une truite, afin de pouvoir suivre ses déplacements sur les estuaires de Kerguelen

Quels autres travaux menez-vous lors de ces expéditions ?

Autour de ce projet d’envergure, lors de chacune de nos missions, nous continuons un travail régulier de suivi des populations et des nouvelles colonisations. L’objectif est d’étudier le comportement des salmonidés dans des conditions nouvelles, en s’appuyant sur des inventaires piscicoles (des pêches scientifiques électriques, complétées par la pêche à la ligne pour des zones plus profondes). Les prélèvements d’écailles, d’autres pièces osseuses et de divers tissus biologiques nous aident par exemple à estimer les dates de naissance des individus, l’âge du premier départ en mer, la vitesse de croissance… D’autres travaux plus ciblés sur certains sites dont nous connaissons la date de colonisation nous permettent de comprendre comment les truites se sont adaptées à des milieux parfois très différents après les avoir colonisés. En particulier, leurs traits de vie (croissance, maturité sexuelle, morphologie,…) peuvent changer au cours de la colonisation.

Pêche électrique effectuée sur les îles Kerguelen

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez au cours de ces missions ?

Il faut savoir qu’une expédition se prépare plus de 18 mois à l’avance !! Les principales difficultés sont d’ordre logistique. Elles sont étudiées par les responsables de la logistique dans notre laboratoire, en lien avec les équipes de recherche avec lesquelles nous collaborons, puis sous la responsabilité de l’équipe logistique de l’Institut polaire français Paul-Emile-Victor (IPEV). Sans leur compétence et leur connaissance du terrain, la réalisation de nos missions serait impossible. Durant la phase de préparation de la mission, puis sur le terrain, ils prennent toutes les difficultés à leur compte. Notre objectif devient le leur et la réussite de notre mission devient leur réussite…

Les difficultés de ces missions sont principalement liées aux conditions sur place. Les Îles Kerguelen ne peuvent être atteintes qu’en bateau, lors d’une des quatre rotations annuelles du Marion Dufresne. Tout le matériel doit être acheminé lors de ces voyages. Gare à celui qui a oublié un équipement ! Sur place, il y a seulement des bateaux. L’hélicoptère n’est présent que lors du passage du Marion Dufresne qui reste 3 à 4 jours sur place. Sinon, tous les autres déplacements se font à pied : souvent de nombreuses heures de marche, avec parfois plus de 20kg de charge. Le physique et le mental des chercheurs sont parfois mis à rude épreuve !!

Randonnée aux Kerguelen

Pour cette dernière mission, les difficultés rencontrées pour sa mise en place m’ont parfois laissé à penser que nous étions aux limites de faisabilité d’un tel projet pour ce territoire. Quarante hydrophones ont été immergés en mer par 15 à 40 m de fond, sur des sites où la cartographie des fonds et des berges est très approximative, voire inexistante. Nous disposions heureusement de La Curieuse, petit bateau de pêche de 25m reconverti en bateau scientifique, équipé de 2 zodiacs et emmené par un équipage remarquable. Les 13 hydrophones restants ont été implantés en rivière. Pour chacun, il a fallu débarquer une équipe avec tout son barda (hydrophones, corps morts, perceuse, câbles,…), ainsi que tout le matériel de pêche électrique nous permettant de contrôler la présence/absence de truites dans chaque rivière. Par chance, cette phase s’est déroulée dans des conditions météo exceptionnelles pour la région qui nous ont permis de boucler en 4 jours un programme prévu pour 6 jours! Par la suite, nous avons été débarqués pour 2 semaines sur le site de capture et de marquage des truites. Juste une petite cabane pour 4 chercheurs perdus au milieu de la nature… Chaque truite capturée est anesthésiée, opérée pour poser l’émetteur sous sa nageoire dorsale, réveillée doucement, dorlotée… puis rendue paisiblement à la nature.

Du début à la fin de cette mission, toutes ces opérations étaient quelque peu stressantes : l’enjeu est fort, beaucoup de moyens financiers et humains sont mobilisés autour d’un tel projet. Nous sommes associés à l’Ocean Tracking Network (OTN) et à l’Université de Halifax au Canada ainsi qu’à une équipe norvégiennes de la Norwegian University of Science and Technology à Trondheim pour l’ensemble du projet.

Camp de base sur les îles Kerguelen

La prochaine expédition sur les îles Kerguelen est-elle déjà actée programmée, si oui, avec quelles ambitions ?

Le principal objectif de la prochaine mission (décembre 2018-février 2019) sera de récupérer les récepteurs qui seront restés une année sur les îles Kerguelen à enregistrer des données de chaque passage d’une truite marquée. Ces appareils (fabriqués par Vemco), nous ont été prêtés par nos collaborateurs canadiens et il nous faudra leur restituer et traiter avec eux et nos collègues norvégiens les centaines de milliers de données qu’ils auront enregistrées… si nous arrivons à les récupérer !! (mais nous y arriverons 😊 !). Nous aurons ensuite un gros travail d’exploitation de ces données, notamment un travail de modélisation pour analyser le comportement des truites pendant plus d’une année.

La pêche sur une rivière des Kerguelen

Existe-t-il une sorte de « tourisme » sur cette destination, est-il possible de s’y rendre pour pêcher sans être un « scientifique en expédition » ?

On ne peut pas véritablement parler de tourisme pêche aux Kerguelen… Il peut y avoir des voiliers qui visitent ces îles par leurs propres moyens, après avoir traversé l’océan le plus agité de notre planète. Dans ce cas, le règlement de cette réserve naturelle doit être respecté, et il est obligatoire de signaler sa présence aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF).

L’autre possibilité est d’embarquer lors des rotations du Marion Dufresne, qui propose un nombre limité de place aux touristes souhaitant visiter ces territoires. En sortant son carnet de chèque (autour de 9 000€ le voyage), on peut visiter 3 îles australes (avec également l’archipel de Crozet et l’île Amsterdam). Pour environ 1 mois de navigation, compter à peu près 8 jours à terre. Sachant que les activités sont encadrées, et qu’on ne pourra pêcher qu’occasionnellement !!

Si on vient uniquement pour pêcher, ça fait très cher pour quelques éventuelles occasions de pêche 😊.

Bateau Marion Dufresne © Clément Rio

Route dangeurese - phoques sur la route - îles Kerguelen

Un repas proche d'une cabane, sur les îles Kerguelen

Cabane proche d'une rivière sur les îles Kerguelen

Camp logistique, îles de Kerguelen

Nous tenons à remercier chaleureusement Philippe Gaudin pour sa patience, sa disponibilité et la passion qu’il transmet en racontant ses aventures sur ces îles lointaines… Nous remercions également Clément Rio, Armand Patoir et Xavier Bordeleau pour bien avoir voulu partager ces photos illustrant les travaux menés par les scientifiques dans ce cadre grandiose.

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